Pour qu'une entreprise privée accède à l'information publique, il faut qu'elle fasse des pieds et des mains. Et même quand cette précieuse information est reçue, elle n'est ni de bonne qualité ni reçue au bon moment.
Voilà à quoi a débouché l'enquête qu'a menée le centre CMF MENA auprès de 300 entreprises marocaines opérant dans sept secteurs économiques (BTP, textile, énergie, technologie de l'information, finances et assurances, agroalimentaire et tourisme). Certes, statistiquement parlant, «l'échantillon n'est pas représentatif, mais il a un caractère indicatif édifiant», reconnaît Saïd Essoulami, directeur exécutif de ce centre de recherche indépendant et de plaidoyer pour la liberté des médias et du droit à l'information.
En effet, les informations reçues des ministères et des administrations publiques ne sont pas complètes (selon 91,7% des entreprises interviewées) ; elles ne sont pas actualisées (77,3%); elles sont inutiles (70%), elles sont non fiables (50,3%) et non exploitables (48,7%). Des chiffres et des qualificatifs qui font frémir ! Et malgré toutes ces lacunes, pour y accéder, il faut avoir du sang-froid. 21,94 % des entreprises interviewées ont du mal à identifier la source administrative de l'information et 9,88% d'entre elles reconnaissent qu'elles ne sont pas assistées pour localiser cette source.
15,2% ne reçoivent les réponses que tardivement et dans 12,65% des cas, cette information n'existe pas ou l'administration refuse tout simplement de la délivrer (7,81%). Côté moyens, «il est intéressant de noter l'usage prépondérant des nouvelles technologies de l'information et de la communication par les entreprises pour solliciter les informations», souligne Saïd Essoulami. Presque 50% des interviewées recourent aux sites internet et à la messagerie électronique. L'e-administration est plus que jamais justifié ! Le téléphone et le courrier postal se placent en deuxième position en représentant le tiers des citations avec un score de 204, soit 33,61%. Le réseau relationnel n'a été cité que 88 fois, soit 14,5%. Par contre, le contact direct avec l'administration est cité 34 fois, soit 5,6% et se place de ce fait comme le moyen le moins utilisé pour accéder à l'information publique. Ce score note une tendance faible des déplacements physiques aux administrations pour chercher l'information. Si les entreprises ne sont pas satisfaites de la performance du système d'informations des administrations publiques, une question se pose : sont-elles engagées dans la diversification de leurs sources d'informations ? Les conclusions de l'enquête sont sans équivoques.
220 entreprises, soit 73,83%, ont déclaré qu'elles ne possèdent pas de service spécialisé dans la collecte et le traitement de l'information et seulement 78 entreprises ont déclaré qu'elles en possèdent un, soit 26,17%. 229 entreprises soit 76,85% déclarent ne pas être abonnées à des publications spécialisées concernant leurs secteurs d'activités. Pour l'abonnement au Bulletin Officiel qui diffuse la réglementation, il ressort de l'enquête que seulement 112 des entreprises enquêtées, soit 37,84%, y sont abonnées. Etre membre d'une association professionnelle peut aussi être un moyen pour l'entreprise de recevoir des informations et des services non négligeables afin de pouvoir définir sa stratégie dans le marché.
Malheureusement, l'enquête a révélé que 265 entreprises des 300 enquêtées ne sont pas membres d'une association professionnelle soit 88,63%. En ce qui concerne l'usage des services de la Confédération générale des entreprises marocaines (CGEM), 273 entreprises ont déclaré qu'elles n'utilisent pas ces services d'informations, soit 91,92%. Les foires, les séminaires et les conférences organisés par les administrations publiques peuvent être aussi une source d'information importante sur les innovations, les concurrents, les clients potentiels et les autres opportunités de marché, etc. Ces événements sont de plus en plus nombreux au Maroc, mais l'enquête a révélé que 64,19% des entreprises n'y participent pas. En somme, « la veille stratégique est presque inconnue chez les entreprises formant l'échantillon », lit-on dans le rapport du CMF MENA. C'est dire qu'on ne peut pas mettre tout sur le dos de l'administration publique, les entreprises privées doivent revoir leur système d'information.
Motivations de l'enquête
Le CMF MENA a décidé de conduire cette enquête pour deux principales raisons. Premièrement, la politique de modernisation de l'administration publique menée par l'Etat marocain depuis une décennie maintenant met au centre de ses préoccupations servir les besoins de l'entreprise en informations et données qui lui sont nécessaires pour qu'elle puisse gérer aux mieux ses activités économiques. Cette enquête a essayé de voir si cette politique a prévu les réformes nécessaires pour produire et diffuser ses informations mais également si cette politique souffre encore de handicaps. Deuxièmement, plus de 80 pays de par le monde se sont déjà dotés d'une loi garantissant l'accès à l'information.
Les pays arabe ne sont pas en reste. La Jordanie a déjà adopté une loi de ce genre. Au Bahreïn, en Égypte et au Koweït, le débat bat son plein.
Malheureusement, « le Maroc est encore à la traîne », reconnaît S. Essoulami. Certes, le groupe parlementaire de l'USFP a déjà préparé un projet de loi en la matière. Un projet qui a subi plusieurs modifications depuis, suite à des discussions avec les responsables de CMF MENA, de Transparency Maroc, de l'OMDH… Le projet n'attend aujourd'hui que des parlementaires convaincus de la nécessité de cette loi pour qu'il soit mis sur les rails.



